Hommage à Thierry Verheyde

Aujourd’hui, la communauté des juges d’instance est orpheline et pleure le décès de Thierry Verheyde.

Si Thierry Verheyde est aujourd’hui surtout connu, comme l’un des meilleurs spécialistes – si ce n’est le meilleur – en matière de protection des personnes majeures protégées, il a d’abord, après être sorti (ce que sa légendaire simplicité ne laissait pas forcément deviner), major de sa promotion à l’ENM, exercé les fonctions de Juge d’Instance de Saint Omer.

Il a aussi contribué à former des dizaines, si ce n’est des centaines de magistrats notamment lors de son passage à l’Ecole de la Magistrature de 1990 à 1993 avant de reprendre des fonctions d’instance jusqu’en 2002, année au cours de laquelle il est devenu conseiller de la cour d’appel de Douai, si ce n’est des intermèdes comme président des Tribunaux de Grande Instance des Sables d’Olonnes et de Dunkerque. Il avait été enfin nommé Président de chambre à Aix en Provence l’été dernier.

Thierry Verheyde était l’un des fondateurs de l’ANJI (l’association nationale des juges d’instance), ainsi que de la liste tibis qui nous permet tant d’échanges (8 à 10 000 mails par an !) et de réflexion sur nos pratiques, liste qu’il contribuait à faire vivre et à animer avec finesse, bienveillance et humour – qui ne s’est pas un jour laisser prendre par les poissons d’avril qu’il glissait chaque année entre quelques messages sérieux.

Il a eu aussi un rôle particulièrement actif, sur la place et l’organisation du Tribunal d’Instance, telles qu’elles sont codifiées dans le Code de l’organisation judiciaire.

Si l’action de l’ANJI a pu prendre une dimension publique forte, à l’occasion des réformes de l’institution judiciaire, parmi lesquelles on peut citer la création de la Juridiction de proximité ou la réforme de la carte judiciaire, le plus souvent l’ANJI intervient, auprès des services centraux du ministère de la justice ou des parlementaires pour son expertise en matière de justice de proximité, dont fait partie intégrante, la protection des personnes majeures.

Thierry Verheyde était un pilier pour nous tous, il a exercé, enseigné, partagé, défendu la fonction de juge des tutelles et la protection des personnes vulnérables avec une humanité rare et une compétence exceptionnelle. Maître à penser mais jamais surplombant, Thierry Verheyde nous accompagnait : chaque jour en nous aidant à cheminer dans nos questionnements, chaque jour en réfléchissant à l’amélioration de la prise en charge des personnes vulnérables, chaque jour en créant du lien avec les différents acteurs de la protection des majeurs, chaque jour en pensant des outils de concertation, sans jamais rien imposer. Juste une évidence, il était là.

Il n’est pas possible, non plus, d’évoquer la mémoire de Thierry Verheyde, sans rappeler son rôle essentiel dans la réforme des tutelles, consacrée par la loi du 5 mars 2007. Il a été de tous les débats qui ont conduit à l’adoption de ce texte, lequel de l’avis général, respecte un subtil équilibre entre la protection de la personne et les atteintes que cette protection porte à sa liberté. Autant théoricien de la matière que spécialiste de terrain – Thierry Verheyde présidait à la cour d’appel de Douai la chambre des appels en matière de tutelles et avait été nommé coordonnateur de la cour dans ce domaine – il a largement contribué à ce que les principes retenus puissent concrètement être mis en oeuvre par les acteurs de la protection des majeurs.

Homme de réflexion, il est co-auteur de plusieurs ouvrages collectifs en matières de tutelles. Il écrivait régulièrement des articles de doctrine sur les tutelles et collaborait de manière assidue à la Revue de Droit de la Famille Dalloz.

On ne compte pas les colloques pour lesquels il intervenait et excellait. Un juge d’instance raconte sa première rencontre avec Thierry Verheyde il y a de cela quelques dizaines d’années : lors d’un colloque autour de l’administration des biens des mineurs, il l’a vu, bonhomme, tranquille, semblant écouter avec distance diverses interventions expliquant comment contourner le contrôle du juge des tutelles sur les biens des mineurs, donnant l’impression qu’il ne ferait pas le poids face à ce qui était dit et exposé. Et puis il a commencé à parler, sans s’énerver, sans prendre à partie qui que ce soit mais à expliquer : sa pratique, sa position et en moins d’une demie heure, il avait retourné le rapport de force et démontré l’absolue nécessité du juge des tutelles mineurs. Cela résume parfaitement la pratique de Thierry Verheyde : simple et lumineux, jamais jargonnant, jamais théorisant dans le vide, simplement l’incarnation de cette fonction.

Au delà de ces qualités professionnelles, Thierry Verheyde était un être humain exceptionnel. Les multiples anecdotes racontées par les collègues démontrent qu’il savait donner sa place et son importance à chacun : par la musique, par la randonnée, par son écoute et sa sensibilité aux difficultés de chacun, par son humour, il savait cultiver et réveiller ce qu’il y a de meilleur en chacun de nous et même tous les ans, être l’une des dernières personnes à penser à envoyer un petit message pour la fête d’une de ses proches collègues.

Thierry Verheyde laisse un vide incommensurable, et nous pensons tous à sa famille face à cette perte. Ce témoignage veut rendre hommage à ce qu’il était et ce qu’il reste pour les juges d’instance, car si Thierry Verheyde n’est plus parmi nous aujourd’hui, nous avons le devoir, absolument et du mieux possible, de faire vivre ce qu’il nous a transmis, de porter et d’incarner l’office du juge pour lequel il s’est engagé et de continuer à travailler pour ce à quoi il a consacré sa pratique professionnelle dans le respect de sa mémoire.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire